Sophro et ados: comment ne pas faire de sophrologie (ou presque)

J’interviens depuis l’an dernier dans un pensionnat. Les élèves ont entre 10 et 19 ans.

Les jeunes filles ont parfois choisi de quitter leur famille mais n’ont souvent pas eu le choix que de fuir un environnement familial douloureux et/ou instable.

Mon 1er contact l’an dernier a été pour moi d’une grande violence. Je ne m’attendais à rien. J’y allais confiante et la tête pleine d’idées. Un groupe de 10 élèves était là avec une éducatrice.

J’entre dans la pièce, je m’assois, observe. Aucune des filles n’avaient envie d’être là. Impossible de parler. J’attends, j’ecoute. Les filles s’adressent les unes aux autres en s’insultant. Certaines sortent de la salle ou entrent sans arrêt: elles ont soif, doivent téléphoner à leur mère, ont faim, en ont marre. L’une jette ses chaussures à travers la pièce pour s’en débarrasser. Une autre lit tout haut les infos du jour. Une autre raconte la vie de la « copine » de chambre. Il règne dans la salle un désordre absolu jonché d’invectives, d’insultes et de violence verbale. Ma première impression est d’arriver dans un endroit où il n’y aucune règle et où les autres sont de parfaites inconnues à qui l’on peut dire ce que l’on veut. Je décide malgré tout de commencer et de poser un cadre: on ne parle que de soi…

La séance se passe……

L’une des ados (je la nommerais Suzanne), a qui je demande à plusieurs reprises d’arrêter les insultes aux autres, part en claquant la porte.

Je rentre chez moi avec un sentiment d’échec et matière à remise en question propre a tout sophrologue. Oui il y’a une violence inhérente au groupe. Et alors?

Je comprends à la fin de cette 1ère séance que la volonté de « bien faire », j’ai commis une erreur de débutante. J’étais aller faire de la sophrologie! Etait-ce pour ces jeunes filles un besoin immédiat? N’y avait-il pas plus urgent? plus important?

A partir de ce jour j’y suis allée un peu plus tôt, juste pour discuter. Et puis j’ai accepté de ne pas faire de sophrologie, seulement d’être là et d’entendre. J’ai dit ok pour 1 seule respiration en 1h et c’est tout. J’ai dit ok pour les laisser libre d’entrer et de sortir sans intervenir. J’ai assoupli au maximum le cadre. J’ai accepté de faire une séance pour 2 filles, ou juste quelques minutes.

Nous sommes allées dans un parc et nous n’avons pas fait de sophrologie…. Nous avons simplement écouter quelques secondes le chant des oiseaux, et humer l’air… quelques secondes (oui je sais que c’est de la sophro mais je n’en ai rien dit :-)).

La seule consigne: aucune violence verbale

J’ai passé une année à tisser du lien. Ces jeunes filles ont perdu la confiance en l’adulte. Elles sont en permanence dans le contôle. Les émotions? enfouies.

Comment auraient-elles pu fermer les yeux et se laisser aller! Comment écouter une inconnue leur raconter des sornettes.

Je me souviens de Chloé de 6ème qui refusait systématiquement de venir à la séance. Un jour je commence à discuter avec les unes et les autres et chloé me demande si j’accepte d’aller avec elle aux balançoires. Elle ne m’avait quasiment jamais adresser la parole. Seule avec elle et en discutant au début de choses et d’autres, elle s’est ouverte peu à peu.

Quelques séances plus tard, Suzanne est revenue… comme si aucune altercation n’avait eu lieue.

L’année s’est écoulée doucement avec de beaux partages et quelques mini séances de sophro.

J’y suis retournée la semaine dernière pour ma 1ère séance de l’année. Certaines filles sont parties, d’autres arrivées. Les anciennes me connaissent. Elles sont étonnées que je me souvienne encore de leur prénom. Comment ne pas s’en souvenir :-).

Et la semaine dernière un petit miracle a eu lieu. L’une d’entre elle (16 ans) a tout lâché. Une fois ses copines sorties de la salle, elle fond en larmes: « Même ma mère ne m’a jamais vu pleurer » me confie t’elle.

Envol……

Tous les spécialistes de l’adolescence s’accordent sur un point essentiel: ne jamais rompre le lien avec les ados.

Et quand le lien est présent, même fragile, tout peut commencer.

9 comments on “Sophro et ados: comment ne pas faire de sophrologie (ou presque)

  1. Merci pour ce témoignage qui éclaire ma propre pratique. Et félicitations à vous d’avoir su trouver (et garder) le bon angle avec ces demoiselles ! 🙂

  2. Bonjour Bethsabée,
    votre récit m’a beaucoup touchée et interpellée, je suis également sophrologue, en région lyonnaise,.
    Dans le cadre du feu (tap) , activités extra-scolaires, je me suis retrouvée dans une école d’un petit village avec des enfants de 8 à 11 ans, j’y venais surtout pour des séances de relaxations , mais eux n’en avaient pas envie, juste quelques uns, des classes de plus de 15 élèves qu’on plaçait ici et là, histoire de remplir les tableaux, ces enfants étaient pour la plupart turbulents et même s’ils avaient tous une vraie famille et un vrai foyer, je me suis aperçue très vite qu’ils avaient surtout envie de parler… Alors j’ai créé un cercle de parole. J’y ai beaucoup appris, émue jusqu’aux larmes lorsque certains osaient s’exprimer. Ce fût une sacré expérience…Merci pour votre témoignage

  3. Merci pour le votre témoignage. Libérer la parole est parfois juste nécessaire

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